Comment gagner au jeu si l’adversaire a toutes les bonnes cartes en main ? On a beau être un excellent stratège, lutter de façon acharnée, il est difficile de l’emporter si la partie est jouée dès le départ. La seule façon de reprendre l’avantage dans de telles circonstances passe, si c’est possible, par une redistribution des cartes.
A l’heure actuelle, il est clair que nous n’avons pas l’avantage, comme en témoignent toutes nos défaites électorales. Le succès, croissant depuis les années 1980, de deux courants violents, le néolibéralisme extrémiste et le clanisme identitaire fait qu’il n’est plus possible de parler de la chose publique sans tenir compte des thèmes et façons de voir qu’ils nous ont imposés. Ce sont eux qui disposent des bonnes cartes et ils ont un avantage dans la plupart des domaines. D’une certaine façon, cela signifie qu’ils ont le choix du terrain.
Bien qu’apparemment distincts, ces deux courants sont en réalité assez proches. Leurs ténors se confondent d’ailleurs souvent, même s’ils prétendent s’opposer. Dans tous les cas, leurs doctrines ont en commun leur approche déshumanisante de « l’autre » et leur façon d’encourager des relations ultra-violentes entre les personnes. Leur perception négative des comportements peut bien sûr se justifier par de nombreux exemples tirés de la réalité. Nul ne niera que les individus et les groupes sont capables de violence et d’égoïsme. Sauf que les courants dont nous parlons semblent ne considérer que ces traits négatifs de notre humanité. « L’autre » est réduit à ses pires comportements – souvent dans la dénégation de nos propres tendances à mal agir.
Pire, ces idéologies partent du principe que l’existence de comportements répréhensibles chez d’autres personnes justifie la systématisation de la violence et de l’égoïsme comme modèle politique. Des individus se montrent parfois violents ? Soyons nous-mêmes ultra-violents (mais ce n’est pas de notre faute) ! La compétition économique crée des inégalités ? Rangeons-nous immédiatement du bon côté de la barrière des inégalités et encourageons ces dernières ! Il y a un aveu de faiblesse très clair qui réunit le néolibéralisme extrémiste et le clanisme identitaire : face à la violence du monde, soyons plus forts et plus violents. Et la légitimation de cette brutalité passe par la déshumanisation de « l’autre » qui se réduit dès lors à ses défauts, à sa dangerosité ou à son utilité (ou inutilité) productive.
Par ailleurs, le succès de ces deux idéologies génère un cercle vicieux. Le néolibéralisme sauvage augmente les inégalités, rompt les systèmes de solidarité, confisque le débat autour des politiques économiques, augmente l’insécurité physique et économique. Face au chaos ainsi généré, les leaders identitaristes réclament des politiques activement centrées sur la division : nations contre nations, individus contre individus au sein de la nation (les chômeurs et les infirmes sont rarement épargnés). En somme, malgré le nationalisme qu’ils revendiquent, les identitaristes rejettent la plupart des interventions de la collectivité, sauf si elles sont répressives, ce qui revient à demander une application concrète des revendications néolibérales : baisse d’impôts, attaques contre les assurances sociales, privatisations.
Il n’est malheureusement pas nécessaire d’être doté de capacités divinatoires surnaturelles pour imaginer les conséquences de ce cercle vicieux sur la démocratie et sur notre capacité à régler collectivement les enjeux planétaires (économiques, écologiques, migratoires, stratégiques). Il y a ainsi urgence à proposer une alternative au monopole de ces discours dangereux et les ramener dans la marge. Reprendre l’avantage implique une redistribution de cartes. Autrement dit, il ne s’agit pas simplement de poursuivre le combat de la même façon qu’avant, mais de repenser le jeu dans son ensemble. A cet effet, pourquoi ne pas laisser de côté quelques instants nos pensées les plus automatiques ?
Le sentiment de répulsion que génèrent en nous ces deux idéologies et leurs conséquences nous conduit trop souvent au mépris, voire à la haine à l’égard des personnes qui y adhèrent. Or, si l’on envisage la question sous l’angle du clanisme, une telle attitude de rejet se révèle moralement injuste, stratégiquement fausse et carrément dangereuse car nous tombons nous-mêmes dans le piège de la déshumanisation. Partons donc du principe que gens qui adhèrent aux thèses extrémistes néolibérales et claniques identitaires ne sont pas a priori tous plus méchants que nous. Admettons que, comme nous, la plupart de ces personnes ont un sens de la justice, souhaitent le bien de leurs proches, sont capables de générosité et peuvent se montrer sensibles à la souffrance d’autrui. Comme nous aussi, ces personnes ont besoin de sécurité (physique et économique), de justice et de reconnaissance. Alors, si ce n’est pas une méchanceté naturelle qui explique leurs convictions, de quoi peut-il bien s’agir ?
J’avance ici que, pour des raisons notamment liées à la division clanique de nos sociétés, aucun autre discours clair prenant en compte leurs besoins et représentations n’atteint ces personnes :
- Premièrement, les discours identitaristes et néolibéraux monopolisent les médias et le débat public.
- Deuxièmement, les discours alternatifs que nous proposons sont souvent trop spécialisés pour être traduisible à l’extérieur du groupe. (Le présent texte devrait d’ailleurs être traduit en français.)
- Troisièmement, nos discours sont indissociables d’une étiquette de couleur politique et de classe qui génère souvent le rejet.
- Quatrièmement, nous sommes peu au courant des représentations, besoins et discours des personnes qui ne constituent pas notre groupe et que nous devrions justement convaincre.
- Cinquièmement, ces personnes n’ont pas le sentiment que notre discours prend en compte leurs besoins prioritaires.
Ce dernier point souligne à quel point, la défense de minorités est trop souvent interprétée sous un angle clanique, alors qu’il s’agit d’une cause humaniste. Nous nous engageons en faveur des droits des personnes les plus vulnérables dans une perspective universaliste, mais ces revendications sont perçues comme la défense de privilèges particuliers, dans un contexte de concurrence entre groupes. Le public peine ainsi à comprendre que la défense des migrants ne se fait pas à leur détriment, que les droits des minorités sexuelles ne limitent en rien les droits de la majorité, que les subventions pour la culture se font dans l’intérêt de toute la collectivité. La plupart du temps, il s’agit d’une interprétation erronée : il n’y a pas de préférence pour un groupe particulier, nous défendons simplement les personnes les plus vulnérables dans un souci de justice sociale. Cependant, reconnaissons aussi que les mouvements sociaux n’échappent pas non plus à la défense d’intérêts particularistes ou corporatistes. On a trop souvent vu des syndicats d’enseignants manifester pour leurs salaires et rester plus réservés lorsqu’il s’agissait des statuts du personnel de nettoyage. J’ai connu des élus de gauche plus acharnés à défendre la politique culturelle d’une ville ou la création de places de crèche que l’intégration des jeunes des quartiers réputés difficiles.
Ainsi, afin de reprendre les cartes en main, de contrecarrer le monopole du néolibéralisme extrême et des mouvements identitaires, nous devons proposer une alternative qui puisse être entendue, comprise et revendiquée par un maximum de ces personnes évoquée plus haut. Nous devons revenir aux fondamentaux, aux raisons essentielles pour lesquelles nous luttons et les partager. Notre message doit d’abord s’opposer en tout point aux tendances violentes et déshumanisantes des paradigmes que nous cherchons à marginaliser:
- Se fonder sur l’humanité de chaque individu et la revendiquer ;
- Refuser la contagion de la violence : les mauvaises actions d’autrui ne justifient pas tous les comportements.
Ensuite, pour l’emporter, notre discours doit répondre aux critères suivants :
- Être simple, clair, facile à retenir;
- Pouvoir s’appliquer à la plupart des débats ;
- Être fondé sur des valeurs universelles (qui résonnent chez tout le monde) ;
- Impliquer et concerner chaque personne (tous les groupes sociaux doivent sentir que leurs besoins fondamentaux sont pris en compte)
- Eviter les connotations sociales et culturelles excluantes.
Je tenterai de proposer des principes allant dans ce sens dans mon prochain post.
YP