Une clé pour gagner

Notre échec à concurrencer les discours néolibéraux et identitaristes au sein de la population nous invite à remettre en question notre propre tendance au clanisme et à communiquer de façon plus claire, comme nous l’avons vu sur les deux derniers posts. Nous partons de l’idée que le succès de ces courants n’est pas lié à la méchanceté fondamentale de leurs adhérentes et adhérents, mais s’explique surtout par leur monopole de l’espace public et par l’absence d’un discours humaniste prenant en compte les besoins et représentations de larges pans des populations. Peut-être que nous sommes limités par notre grande tradition de pensée et toutes les étiquettes dont elle a pu être porteuse, peut-être que nos tergiversations nous ont fait oublier les raisons premières de notre engagement.

En fait, ce que nous défendons n’est pas si compliqué.

En tenant compte de la réalité des rapports de force et des moyens à disposition, toute action politique devrait être orientée par les principes suivants :

  • Les êtres humains sont fondamentalement égaux en dignité et en droit.
  • Chaque personne doit pouvoir être protégée de la violence commise par autrui.
  • Il faut limiter le pouvoir de dominer autrui, qu’il s’agisse de la domination par un groupe ou une personne.
  • Les personnes et les groupes doivent avoir du pouvoir d’agir sur leur propre réalité en tenant compte du droit égal accordé aux autres personnes et groupes.

Ces idées ne sont absolument pas nouvelles et c’est justement ce qui fait leur force, car elles résonnent positivement chez la plupart des personnes. Lors d’un débat, les arguments que nous employons sont souvent peu efficaces, ils font référence à des concepts et valeurs qui ne résonnent qu’au sein de notre petit clan. Au contraire, ce que nous énonçons ci-dessus est admis par une grande majorité d’individus.

Les principes d’égalité humaine et de refus de la violence nous permettent de contrer de façon claire le discours identitariste. Lutter contre la criminalité étrangère ? Bien sûr, dans le cadre de la lutte contre toute criminalité, nous devons aussi lutter contre celle qui est l’œuvre d’étrangers. Mais le problème principal, c’est la violence, pas l’origine de son auteur.

Lutter contre les abus dans le droit d’asile ? Bien sûr, si un requérant d’asile ne respecte pas la loi ou commet un quelconque abus mineur, il faut réagir et le sanctionner de façon proportionnée. Il faut aussi réagir contre les abus graves dans le droit d’asile : si l’on sanctionne un peu quelqu’un qui ment sur les raisons de sa migration (la faim ou l’absence de perspective plutôt que la persécution), il faut aussi cesser immédiatement de se réfugier derrière la loi, des procédures ou des statistiques pour abandonner des personnes en danger. Mentir pour obtenir un permis de séjour, c’est un abus, laisser quelqu’un mourir, c’est un crime.

En fait, chaque personne doit être protégée de toute violence, que ce soit celle d’être dépouillé de son bien, exploitée au travail, privée de son emploi, agressée dans la rue, violentée, tuée, torturée ou en situation d’esclavage. Le degré de gravité est certes extrêmement variable, tous les actes violents ne peuvent pas être placés sur un pied d’égalité. Et il est parfois nécessaire, dans des cas extrêmes, d’avoir recours à une moindre violence pour en empêcher une pire ; priver de liberté un tueur en série, par exemple. En revanche, à l’exception de ce genre de cas extrêmes, la violence des autres ne justifie jamais que nous commettions nous-même de la violence par vengeance. Un attentat commis par un petit groupe de terroristes cachés en Afghanistan ne peut en aucun cas mener à l’invasion de ce pays ; un crime commis par un étranger ne peut pas être un prétexte à discriminer des pans entiers de population ; la xénophobie des uns n’autorise pas le mépris de classe des autres.

Autre exemple d’utilisation des principes humanistes : nous souhaitons faire reculer la toute-puissance des entreprises transnationales. Traditionnellement, nous menons ce combat à grand renfort de discours sur les dynamiques inhérentes au capital financier ou en nous attaquant au patronat au sens large. Nous diffusons ces idées sur des tracts distribués dans les universités et les syndicats. Nous manifestons, entre nous, à grand renfort des drapeaux partisans et de slogans savamment inspirés. Et nous sommes tellement habitués à cette façon de faire que nous ne nous attendons même plus à remporter des victoires. Finalement, ces coutumes, si elles sont rassurantes, ne nous permettent pas de nous adresser au grand public. Seules des ONG comme Public Eye s’adressent de façon plus pragmatique à l’entier de la population.

Essayons plutôt de communiquer sur ce point à l’aide des quatre grands principes. Refusons la violence des multinationales : maltraitance des employés et pollution dans les pays producteurs, disparition d’emplois industriels chez nous. Ne laissons pas des États démocratiques se faire dominer par des groupes contrôlés par un tout petit nombre de personnes. Reprenons collectivement le pouvoir contre la dictature de ces petits groupes. Nous ne sommes pas opposés au marché, ni au libéralisme. Au contraire, en suivant les valeurs libérales, nous refusons que la majorité des individus soit dominée par une petite minorité. Nous ne luttons pas contre les personnes qui dirigent et possèdent les multinationales, mais contre la violence qu’ils ont la liberté de commettre. Nous souhaitons renforcer le pouvoir des individus et des peuples contre celui de groupuscules puissants.

Ces principes ne sont pas novateurs. Ils sont même si évidents que l’on oublie trop souvent de les rappeler dans le discours public, ce qui permet aux théories violentes et déshumanisantes d’occuper le terrain médiatico-politique. Il s’agit pourtant des fondements de notre « vivre-ensemble » et de la raison d’être de la plupart des collectivités humaines. Face aux discours dominants, nous devons impérativement rappeler ces idées qui font encore consensus et rappeler également à quel point ils protègent tout le monde (pas seulement des minorités).

Je pense que nous pouvons mettre d’accord de nombreuses personnes sur ces aspects. Le reste est surtout une question d’interprétation, mais les principes que nous venons d’énoncer nous offrent des moyens évidents pour contrer les discours extrémistes néolibéraux et identitaristes.

Cela ne sera pas facile : ces deux courants ont eux-mêmes mis du temps (et beaucoup d’argent) à monopoliser l’espace symbolique. Pour l’emporter, nous devons marteler ces idées simples de façon continue. N’ayons pas peur de les répéter et ne craignons non plus les accusations de simplisme, voire de naïveté. Oui, ces principes sont basiques: c’est ce qui fait leur force dans la confusion qui règne actuellement. Cependant, il ne suffit pas de tenir un discours pour l’emporter : afin qu’il soit entendu, nous devons être cohérents et sortir de notre propre clanisme : autrement dit, aller à la rencontre de l’autre et nous garder du mépris.

 YP

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